Gérer l’eau au-delà des frontières : un tour d’Europe à la rencontre de pratiques inspirantes

mai 2026 12 min de lecture
Albufera de Silla, Espagne, Avril 2026 (Séverine Bressaud)

Or bleu, bien commun, ressource potable convoitée, patrimoine naturel… L’eau douce continentale et ses écosystèmes sont fondamentaux, mais soumis à des pressions anthropiques et environnementales fortes. Dès 2000, l’Union européenne établit un cadre pour améliorer l’état des eaux présentes dans différents milieux naturels : c’est la Directive sur l’eau. Ce cadre juridique constitue un grand bond en avant : l’eau n’est plus considérée comme un simple produit commercial mais comme un bien commun à protéger. Aujourd’hui, les débats portent davantage sur la raréfaction de la ressource en eau et sur la nécessité de créer des solidarités autour de son utilisation et de sa protection.

Les territoires se mobilisent pour identifier et mettre en œuvre des actions pour sauvegarder leurs étendues d’eau. La commune italienne de Borgomanero a par exemple créé une alliance multi-acteurs autour de la gouvernance partagée et de la gestion écologique de son lac. C’est également en coopérant que des acteurs franco-italiens espèrent renforcer les solidarités et mieux affronter les sécheresses affectant leurs territoires transfrontaliers. La résilience face aux aléas climatiques passe aussi par des solutions techniques : à quelques kilomètres de Valence en Espagne, des inondations fréquentes polluent la lagune de l’Albufera. La commune de Silla mise sur un filtre vert, qui a fait ses preuves pour nettoyer l’eau naturellement. En Serbie, des zones humides filtrantes dépolluent le Danube. Dans le cadre d’un projet européen, les chercheurs qui supervisent de près cette solution fondée sur la nature espèrent diffuser ce système à une rivière polluée en Ukraine.

Gouvernance partagée : 140 acteurs s’engagent pour la protection du lac d’Orta, en Italie

 Lac de Côme, lac Majeur, lac de Garde… La région des lacs fait rayonner le nord de l’Italie par le charme de ses paysages montagneux. Serti aux pieds des Alpes, le lac d’Orta devient pourtant au vingtième siècle le théâtre d’un désastre écologique. Des industries de robinetterie se multiplient autour du lac et leurs rejets de métaux lourds polluent considérablement les eaux. Dès 1920, la faune et la flore disparaissent : cela signe la mort des écosystèmes et de la biodiversité lacustre. Le « plus grand lac profond acidifié du monde »[1] connaît en 1987 une exceptionnelle opération de restauration menée par l’Institut Hydrobiologique de Verbania (CNRIRSA). Du calcaire est abondamment répandu dans le lac. Ce processus appelé « chaulage » permet de faire augmenter le pH du lac de manière rapide. Résultat : l’eau du lac retrouve la même qualité qu’à la période préindustrielle, un cas d’étude mondial !

Marqués par l’histoire de leur lac, 140 acteurs locaux, publics et privés (associations, municipalités du bassin versant, entreprises…), se réunissent à partir de 2019 et signent un « contrat de lac » en 2021. Il s’agit d’un plan d’action concerté pour éviter les erreurs du passé et protéger le lac. Le contrat aborde quatre axes complémentaires : la réduction de la pollution, l’étude de l’écosystème lacustre, l’éducation à l’environnement et la coopération pour le développement du territoire. Les signataires s’investissent pour la réussite de ce plan d’action en engageant les moyens nécessaires dans la limite de leurs compétences respectives. L’écomusée du lac d’Orta coordonne les échanges entre ces 140 acteurs et pilote la mise en œuvre d’actions concrètes. Cette institution phare collabore avec les municipalités, les provinces et la Région du Piémont dans la mise en oeuvre du contrat. Ces différentes parties-prenantes embarquent avec elles d’autres acteurs locaux de natures variées : associations, commerces, industries, prestataires touristiques…

Le contrat de lac est identifié comme une bonne pratique par le programme européen URBACT, et la ville principale de ce territoire, Borgomanero, coordonne le réseau de transfert de bonnes pratiques « CITYLAKE », qui a débuté en 2025. Sept autres lacs au Portugal, en Grèce, en Estonie, au Monténégro, en Moldavie, en Ukraine et en Espagne pourront ainsi s’en inspirer pour améliorer leurs pratiques respectives en gestion écologique de l’eau et en mobilisation des acteurs locaux.

Face à la sécheresse, le Piémont et la France coopèrent autour de la protection de la ressource en eau

En 2022, le nord de l’Italie fait face à une sécheresse inédite, du jamais vu depuis 70 ans. Les jours passent sans qu’une seule goutte de pluie ne tombe et les inquiétudes grimpent chez les pouvoirs publics, les agriculteurs, et les habitants. Le verdict est clair : il faut s’adapter et prévenir, car les stress hydriques, les incendies et les crues sont de plus en plus intenses et récurrents. C’est de cette nécessité qu’est né le projet SeTe (Sécheresse et Territoires) en 2023. Financé par le programme Interreg France-Italie ALCOTRA, il vise à atténuer les effets liés aux sécheresses en allant vers une gestion intégrée et concertée de l’eau.

Comment faire face aux effets des stress hydriques en montagne ? C’est tout l’enjeu du projet SeTe, qui s’intéresse non seulement aux rivières, mais qui rappelle aussi l’importance des aquifères présents dans les sols. Pour répartir les eaux entre irrigation et alimentation des cours d’eau et des nappes, le projet installe des sites de stockage d’eau. Les acteurs italiens et français construisent ensemble une méthodologie transfrontalière pour choisir les zones d’implantation de ces installations. Ces « infrastructures bleues durables » interfèrent, stockent, et libèrent progressivement les eaux lorsque c’est nécessaire : des solutions efficaces pour s’adapter aux sécheresses…

Une conviction guide le projet : créer des espaces de dialogue entre les acteurs de l’eau de part et d’autre de la frontière est une nécessité pour trouver des solutions communes face aux sécheresses. C’est dans cette démarche que la ville de Menton a accueilli le 10 mars 2026 un atelier sur la gouvernance transfrontalière de l’eau à l’heure du changement climatique.  Entre échanges de connaissances et de bonnes pratiques, ce « Living Lab » a réuni acteurs techniques, institutionnels et territoriaux des deux pays. Ensemble, ils ont confronté leurs regards et partagé leurs expériences de la gestion de l’eau.

Ces « Living Labs » témoignent de la volonté des acteurs du projet d’aller au-delà d’une gestion classique de l’eau. Il s’agit de penser une gouvernance transfrontalière de l’eau, condition pour réussir collectivement à construire un modèle territorial résilient.

En Espagne, Silla mise sur le « Green Filter » pour faire face aux pollutions de ses eaux

À 10 kilomètres au sud de Valence, le parc naturel de l’Albufera longe la Méditerranée. Destination touristique appréciée des amateurs de paysages côtiers, c’est aussi la région qui a vu naître la paëlla. Et ce n’est pas un hasard, puisque des rizières côtoient des dunes naturelles et des forêts. Ses écosystèmes abritent une faune et une flore variées, et au cœur de ces paysages, la lagune d’eau douce de l’Albufera se dévoile. Sa proximité à la mer n’est pas qu’avantageuse : si elle amène des touristes venus profiter des couchers de soleil, cette situation littorale renforce et intensifie les inondations. Chaque crue introduit dans l’eau des engrais utilisés pour la culture du riz, et d’autres pollutions qui menacent la biodiversité lacustre.

Pour faire face aux dégradations de sa lagune, la ville de Silla a installé un système de filtration innovant. Ce « filtre vert » est une infrastructure de traitement naturel des eaux. Installé en amont de l’Albufera, ce canal filtrant recueille les eaux urbaines et pluviales. Une partie de ces eaux polluées est évacuée par évaporation ou par infiltration dans le sol, mais c’est principalement grâce à la végétation du filtre, choisie parmi des espèces indigènes à la région et pour ses qualités filtrantes, que la majorité des polluants sont purifiés. Même certains métaux lourds sont infiltrés par les racines des végétaux !

Au-delà de sa fonction d’épuration, ce filtre vert joue un rôle écologique : il sert de zone de refuge pour des espèces dont les habitats initiaux ont été détériorés par l’urbanisation, favorisant ainsi la biodiversité locale.

La ville valorise ce canal à des fins touristiques : une promenade aménagée pour les loisirs et les pratiques sportives met en avant les espaces naturels et les paysages qui bordent la ville.

L’Albufera de Silla a rejoint le réseau URBACT « CITYLAKE » pour améliorer ses pratiques de gouvernance de l’eau. L’occasion également pour les 6 autres villes du réseau de découvrir le « filtre vert » espagnol.

DALIA : la science au secours des écosystèmes fluviaux pollués

Il prend sa source en Allemagne et traverse une grande partie de l’Europe avant de se jeter dans la Mer Noire… Le Danube et ses affluents hébergent près de 80 millions de personnes dans une vingtaine de pays, mais cet immense bassin nécessite une gestion intégrée de ses écosystèmes complexes.

Le projet DALIA « Danube Region Water Lighthouse Action », qui s’inscrit dans la mission « Regénérer notre océan et nos eaux » du programme Horizon Europe fait coopérer une dizaine de pays pour améliorer l’état des eaux douces à l’échelle du bassin. DALIA déploie depuis 2023 9 sites pilotes en Serbie, en Hongrie, en Roumanie, en République Tchèque, en Slovaquie et en Autriche. Leurs initiatives participent à la réduction de la pollution plastique, la restauration des écosystèmes, le retrait de certaines installations comme les barrages anciens, la renaturation et la promotion de solutions fondées sur la nature.

En Serbie, l’initiative pilote de Begečka Jama fait l’objet d’un suivi scientifique de pointe grâce à DALIA. Cette plaine d’inondation du Danube est composée d’un petit lac, de champs et d’une forêt : un écosystème varié. Régulièrement inondée et polluée par les activités agricoles et par les eaux usées des villages voisins, la qualité de l’eau s’y dégrade. En 2004, des zones humides artificielles sont construites et reliées à la station de traitement des eaux usées. Après plus de 20 ans, le système est une réussite : ses roseaux filtrent et améliorent la qualité de l’eau.

En soutenant les activités de maintenance et les travaux de recherche sur ce système filtrant utile mais fragile, DALIA permet aux chercheurs de superviser de près les écosystèmes et la qualité de l’eau. Ils observent les cycles de vie des espèces animales qui y vivent, s’y nourrissent, s’y reproduisent et y donnent naissance. Ces apprentissages ont permis à une véritable base de données de voir le jour. Fidèle à l’esprit de collaboration scientifique, ces ressources sont partagées en open data à la communauté scientifique du monde entier.

DALIA a récemment intégré de nouveaux sites de réplication au-delà du Danube : ils s’inspirent des bonnes pratiques des sites de démonstration, comme celui de Begečka Jama, pour les adapter à leurs propres contextes. Des partenaires ukrainiens sont en contact avec les chercheurs serbes avec l’ambition, à termes, de construire des zones humides à leur tour, et d’assurer leur suivi.

Le projet DALIA se terminera fin 2026 : les sites de réplication sont donc en pleine phase d’implémentation. Un projet à suivre pour s’inspirer de solutions techniques durables pour la qualité des eaux fluviales et réfléchir aux démarches scientifiques collaboratives !

Des eaux noires du lac d’Orta aux pollutions des lacs serbes et espagnols, en passant par les stress hydriques, l’eau douce est aujourd’hui au cœur de conflits d’usage. Partout en Europe, elle subit des pressions croissantes : raréfaction, détérioration de sa qualité et mise en danger de ses écosystèmes sont autant d’enjeux liés aux changements climatiques auxquels doivent répondre les pouvoirs publics.

Comme les fleuves, les lacs et les rivières s’affranchissent des limites politiques, gérer l’eau n’a de sens qu’en gouvernant les « territoires de l’eau » dans leurs réalités hydrographiques. Entre échanges d’idées et de bonnes pratiques autour de la gestion de l’eau et réflexions sur le partage de la gouvernance des lacs ou des rivières, la coopération est une des clés pour gérer durablement l’eau. Ce tour d’Europe de l’eau douce souligne que partager, échanger et mettre en commun, c’est faire commun.

 

  1. Calderoni, Alcide,1 and Gabriele A. Tartari. « Evolution of the water chemistry of Lake Orta after liming. » Journal of Limnology 60.1 (2001): 69-78.